Corée du Sud : de la menace d’une grève géante à un accord de division chez Samsung

Un géant mondial de l’électronique

Samsung Electronics, filiale du géant coréen, a annoncé le 7 avril que son bénéfice pour le premier trimestre 2026 devrait s’établir à 57 200 milliards de wons, environ 33 milliards d’euros, soit une multiplication par 8,5 de son bénéfice du premier trimestre 2025. Les prévisions pour l’année complète tablent sur un bénéfice annuel de 171 milliards d’euros, ce qui ferait de l’entreprise coréenne la société la plus rentable au monde.

Samsung a annoncé s’attendre à un bénéfice net de 28,2 milliards d’euros entre janvier et mars, soit une multiplication de 755 % par rapport aux bénéfices générés au premier trimestre 2025. À titre de comparaison, la fabrication de puces pour processeurs TSMC a connu une hausse de 58 % de son profit au premier trimestre. (La Tribune, 24 avril 2026)

Le chiffre d’affaires de 77 milliards d’euros sur les trois premiers mois de l’année résulte pour près de 90 % de l’explosion de la demande en puces mémoire intégrées aux cartes graphiques, comme celles de Nvidia et d’AMD, utilisées pour l’intelligence artificielle. En réalité, le type de mémoire la plus utilisée pour l’inférence en intelligence artificielle est le HMB (mémoire dite à large bande passante) dont Samsung n’est que le deuxième producteur mondial légèrement derrière SK Hynix une autre société coréenne, mais les pénuries que connait cette technologie reportent les besoins mondiaux vers la mémoire de type DRAM dont les volumes de ventes sont plus importants et dont Samsung est le principal fournisseur (36 %) devant SK Hynix (32 %) et l’américain Micron Technology (23 %).

Cette forte demande en mémoire à la suite des investissements dans l’IA a créé des pénuries dans le secteur, ce qui a fait exploser les prix, certains modèles de barrettes mémoire ont vu leurs prix être multiplié par 3 entre octobre 2025 et mars 2026. Un prix encore amplifié par l’agression américaine et israélienne en Iran. Car outre la hausse du prix des hydrocarbures qui peuvent impacter les couts de production, l’hélium du Qatar, premier producteur mondial vient à manquer lui aussi. Or, ce gaz est indispensable pour stabiliser les températures lors de la gravure de puces. Et les fondeurs de puces mémoire comme Samsung profitent de cette explosion des prix. Dans une moindre mesure, les bons chiffres de Samsung sont également liés à la forte hausse de la demande dans les semi-conducteurs dont l’entreprise est le second fournisseur mondial avec environ 7,2 % de part de marché en 2025 loin derrière le taïwanais TSMC avec 69,9 %.

Des salariés sur la touche

Dans ce contexte, les salariés du premier employeur privé du pays, enragent de voir leurs salaires grevés par l’inflation et de ne bénéficier en rien de la montagne d’argent récoltée sur leurs dos. À l’été 2024, un premier mouvement avait déjà réclamé des augmentations de salaire et la modification de la rémunération à la performance sous forme de prime. La direction de Samsung Electronics était sortie vainqueur de la confrontation, aidée notamment par la division syndicale. En effet, l’entreprise qui, jusqu’en 2019, réprimait toute tentative de construction syndicale ne compte pas moins de 5 syndicats concurrents.

Les trois principaux revendiquent aujourd’hui 70 % des effectifs de l’entreprise. Le plus gros syndicat d’alors, NSEU (National Samsung Electronics Union), avait organisé la grève de 2024. Un scandale lié à l’octroi par la direction à certains permanents d’augmentations salariales supérieures à celle pratiquées pour les travailleurs a entraîné une baisse des effectifs au profit des concurrents. Le SELU (Samsung Electronics Labor Union) membre au niveau du groupe du SGUU (Samsung Group United Union) devenu alors le premier syndicat en termes d’effectif. Ces deux syndicats sont majoritairement présents dans la division DS (Device Solutions) en charge des composants électroniques dont les semi-conducteurs et les puces mémoire. Enfin, le SECU (Samsung Electronics Co Union) complète le podium ; aussi appelé « Donghaeng » (Camarades), il est surtout présent dans la division DX (Device Experience) qui fabrique des produits grand public (smartphones, téléviseurs, appareils électroménagers…).

Cette année, les bons résultats de Samsung Electronics et la comparaison avec son principal concurrent, SK Hynix ont mis le feu aux poudres. Ce dernier, en tête du marché stratégique de la mémoire à large bande passante (HBM) a supprimé son plafond de bonus dès septembre 2025. En conséquence, un salarié de SK Hynix peut espérer une prime trois fois supérieure, à salaire équivalent, à celle proposée chez Samsung, où elle est limitée à 50 % du salaire de base. Cette politique a provoqué une fuite massive de travailleurs qualifiés de Samsung vers SK Hynix, que ne peuvent suivre les travailleurs non qualifiés.

Des négociations salariales se sont tenues fin mars entre les trois organisations syndicales et la direction, les premiers réclamant la suppression du plafonnement des primes, une augmentation salariale de 7 %, ainsi que le versement de 15 % des bénéfices d’exploitation annuels aux salariés sous forme de primes (environ 26 milliards d’euros). Face au refus patronal, le SELU a quitté la table le 27 mars. En parallèle, les syndicats faisaient voter leurs militants sur le principe d’une grève au mois de mai, obtenant l’accord de 93,1 % de leurs adhérents. Cette grève, prévue sur 18 jours, devait débuter le 21 mai si aucun accord n’était signé d’ici là. Les syndicats souhaitaient ainsi mettre la pression en calculant une perte de 578 millions d’euros par jour, ainsi que des répercussions sur l’économie du pays, les puces mémoire et autres semi-conducteurs représentant 38 % des exportations de biens de la Corée du Sud.

La menace d’une grève

Un premier rassemblement organisé le 23 avril 2026 sur le site de Pyeongtaek a réuni environ 40 000 salariés venus faire pression pour que la direction accepte les revendications avant le recours à la grève. Certains salariés y ont même piétiné des effigies de Lee Jae-yong, héritier milliardaire et tout-puissant patron du groupe, un acte impensable il y a encore quelques années. Il faut dire que la richesse accumulée par la famille Lee n’est en rien entamée par l’inflation, de quoi attiser la colère des salariés.

La famille Lee, qui contrôle Samsung, a vu sa fortune doubler en douze mois, passant de 22,7 milliards de dollars à 45,5 milliards de dollars, et se hissant ainsi de la dixième à la troisième place du classement des familles les plus riches d’Asie. Cette ascension fulgurante est due à la flambée de 186 % du cours de l’action de Samsung Electronics, portée par la demande de puces pour l’intelligence artificielle. (The Next Web, 30 avril 2026)

Pyeongtaek, 23 avril 2026, AFP

La direction est d’autant plus sous pression que la contestation ne se limite pas à Samsung Electronics. Le syndicat de Samsung Biologics, filiale pharmaceutique du groupe, a organisé son premier rassemblement le 22 avril réunissant 2 200 personnes et menaçant d’une grève le 1er mai si elle refusait d’engager des négociations. Outre les salaires, les revendications y portent sur la transparence des rémunérations, la responsabilité et la refonte de la structure décisionnelle.

En prévision de la grève, Samsung a tenté de recourir à législation sur l’interdiction des interruptions de travail dans les installations de sécurité. La direction a envoyé aux syndicats une liste de 2 518 employés présentés comme essentiels, arguant qu’ils ne pourraient participer à la grève. Les syndicats ont contesté la légalité d’une telle demande, mais le 18 mai, la justice bourgeoise a statué en faveur de l’entreprise.

Le tribunal a déclaré que les niveaux de personnel nécessaires pour la protection de la sécurité, la prévention des dommages aux installations et l’entretien de la qualité des produits doivent rester à des niveaux normaux, afin d’éviter les dommages aux installations et à la production. Elle a également interdit au syndicat et à son dirigeant d’occuper ou d’enfermer des installations de l’entreprise et d’empêcher les travailleurs d’y pénétrer. Le syndicat risquerait des amendes de 74 000 $ par jour s’il enfreignait l’ordonnance. (BBC, 21 mai 2026)

Il faut dire que la perspective d’une grève dans un secteur déjà en tension (70 % des puces mémoire sont captées par l’IA) fait craindre de graves répercussions économiques.

JPMorgan a estimé l’impact sur le résultat opérationnel de Samsung entre 21 000 milliards et 31 000 milliards de wons (14,08 milliards à 20,79 milliards de dollars), tandis que le manque à gagner en termes de ventes pourrait s’élever à environ 4 500 milliards de wons. (Reuters, 14 mai 2026)

L’ensemble de l’État sud-coréen œuvre à une sortie rapide du conflit en évitant la grève, Samsung constituant une part importante de l’activité du pays (13 % du PIB en 2024, avant les chiffres stratosphériques de 2026). La loi permet au gouvernement d’empêcher une grève de travail pendant 30 jours chaque fois qu’un conflit constitue une menace crédible pour la stabilité économique ou le bien public. Les négociations entre les syndicats et la direction se tiennent sous l’égide de la Commission nationale des relations du travail ; le président coréen Lee Jae-myung s’est beaucoup impliqué dans le dossier, toujours en faveur de Samsung il a menacé d’employer l’arbitrage d’urgence.

Malgré tout, la direction persévère dans le vieux paternalisme.

Membres du syndicat, membres de la famille Samsung, nous ne formons qu’un seul corps, une seule famille. (Lee Jae-yong, 17 mai 2026)

Elle mise sur la division et le corporatisme des bureaucraties syndicales. Sous prétexte d’éviter le fiasco de 2024, le dirigeant du SELU a annoncé que le syndicat ne revendiquerait aucune amélioration salariale ou des conditions de travail pour les travailleurs des divisions ne participant pas à la grève. Début mai, les deux principaux syndicats offraient à la direction une porte de sortie en séparant le sort des travailleurs des divisions DS (très lucrative) et DX (moins rentable). Le SECU, qui représente 13 000 membres dans la DX quitte alors le front qu’il formait avec les deux autres syndicats.

Un accord diviseur

Dans la nuit du 18 au 19 mai, à 2 jours de la date fixée pour la grève et après 6 mois de négociations, les deux parties annoncent ne pas avoir trouvé d’accord. Cependant, le 20, d’ultimes négociations menées par le ministre du travail, Kim Young-hoon, débouchent sur un accord de principe. Sans surprise, celui-ci se base sur la main tendue du NSEU et du SELU et va même plus loin puisqu’il segmente les catégories de travailleurs au sein même de la DS. Le SECU refuse cet accord et quitte la table des négociations avant sa signature par les deux autres syndicats

Dans le détail, l’accord prévoit une revalorisation salariale moyenne de 6,2 %, un nouveau programme de prêts au logement allant jusqu’à 500 millions de wons (302 000 euros) et un bonus spécial calculé sur la performance commerciale du département (pour une enveloppe de 10,5 % du bénéfice d’exploitation). Et c’est sur le calcul de ce bonus que l’écart se joue, car en le conditionnant à la rentabilité du département, les primes globales par salarié, bonus spécial et incitation à la performance globale (IPO déjà en place dans l’entreprise) sont très différentes d’une division à l’autre.

En effet, l’accord prévoit des primes très importantes pour le secteur des puces mémoire (DS), plus faibles pour ceux des unités de conception de puces logiques et de fonderie (DS également) et bien inférieures pour les autres branches (DX). En résumé, un salarié de la division des puces mémoire pourrait toucher une prime exceptionnelle 600 millions de wons, environ 340 000 euros, tandis qu’un travailleur hors semi-conducteurs percevrait 100 fois moins (6 millions de wons). Les salariés de la DS hors puces mémoire percevront environ 170 millions de wons soit une prime d’environ 28 % de celles de leurs collègues…

Selon le droit coréen, l’accord doit encore être validé, non par des assemblées générales, mais par vote des seuls syndiqués (avec plus de 50 % des exprimés et 50 % de participation). Le SECU n’ayant pas accepté l’accord, ses membres ne peuvent se prononcer. Le syndicat des DX saisit alors le tribunal de district de Suwon pour bloquer le vote et accuse ouvertement le SELU de l’en avoir exclu. Même le NSEU, pourtant signataire de l’accord, et présent dans la filière semi-conducteurs (DS) appelle ses membres à se prononcer contre, le syndicat expliquant son choix par le mécontentement des ouvriers de fonderie et des puces hors mémoire, ceux-ci menaçant ouvertement de quitter le syndicat.

Nous ferons de notre mieux pour nous assurer que l’accord est rejeté en unissant nos forces non seulement avec les employés de DX, mais aussi avec les employés de semi-conducteurs en dehors de l’activité de mémoire. (Lee Ho-seok, dirigeant NSEU de Suwon, AJU Press, 4 juin 2026)

Le scrutin qui se déroule entre le 22 et le 27 mai concerne plus de 65 000 votants (57 290 du SELU et 8 187 du NSEU). Il entérine l’accord par 73 % des exprimés avec une participation de 84,6 %.

De l’autre côté de l’exploitation, un petit groupe d’actionnaires individuels annonce qu’il intenterait un procès si l’accord était ratifié par les membres du syndicat, arguant que certaines parties de l’accord étaient illégales à moins d’être approuvées par l’assemblée générale des actionnaires.

Conséquence directe de la signature et du soutien complet à l’accord, le SELU aurait depuis vu ses effectifs fondre, restreignant davantage son activité aux salariés du secteur des puces mémoire, les mieux payés.

Cependant, après que l’accord sur les salaires provisoires a émergé le 20 du mois dernier, le départ de ses membres s’est accéléré, avec plus de 18 000 membres quittant le syndicat et la perte de son statut majoritaire. (Seoul Economic Daily, 4 juin 2026)

L’accord sur les primes est prévu pour durer 10 ans, il précise que seulement 1,5 % de ces primes seront versées directement aux salariés, le reste étant remis sous forme d’action vendable selon un échéancier. Elles sont également conditionnées à un résultat annuel minimum. En bref, la direction de Samsung s’est assurée de ne pas creuser dans la caisse immédiatement et de ne rien verser si le pont d’or induit par la folie de l’IA venait à rompre.

Malgré tout, un stimulant pour le prolétariat sud-coréen

Les menaces des salariés et l’accord signé démontrent que, contrairement à ce que racontent les armées médiatiques bourgeoises, le sort des travailleurs ne dépend pas de la santé de leur entreprise. Sinon, ceux de Samsung Electronics auraient dû voir leurs salaires progresser de 750 % au premier trimestre or il leur a fallu menacer d’une grève de 18 jours pour les faire revaloriser de 6,2 %.

Sous la pression des travailleurs, la direction de Samsung a été contrainte de céder sur une partie des revendications, même si la bureaucratie du SELU, aidée par celle du NSEU, lui a permis de lâcher le minimum.

Il demeure qu’en faisant plier la plus grosse famille capitaliste du pays, les travailleurs de Samsung Electronics ont montré au reste du prolétariat du pays que l’organisation sur la base des intérêts communs pouvait aboutir. Et, effectivement, le cas Samsung Electronics a entraîné une hausse des revendications dans la classe ouvrière sud-coréenne.

D’autres syndicats d’autres branches du groupe Samsung mais aussi d’autres grands groupes coréens comme Hyundai par exemple ont fait savoir qu’ils aimeraient eux aussi pouvoir mieux partager les bénéfices de leurs entreprises. (RadioFrance, 4 juin 2026)

Et la gronde monte également dans d’autres pays d’Asie, à Taïwan par exemple, TSMC dont les résultats portés par l’IA atteignent des sommets, la direction a déclaré fin mai que les primes de l’année 2026 seraient supérieures aux précédentes. Une annonce qui essaie de couper l’herbe sous le pied à toute grève.

28 juillet 2026

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