En novembre 2023, la plateforme française de vente d’occasion Leboncoin (15 000 salariés, le site le plus visité en France après Amazon) et Adevinta (sa maison mère norvégienne), ont été rachetées pour 12 milliards d’euros par deux fonds d’investissement, l’un américain, Blackstone, l’autre britannique, Permira. Avec les fonds d’investissement, la logique du capital (faire de l’argent) est poussée à l’absurde puisqu’un tel type d’entreprises ne fait, avec l’argent des autres (celui des « investisseurs » et celui d’emprunts bancaires) qu’acheter et vendre d’autres entreprises, capter entretemps une part de leurs bénéfices.
Le rapport capitaliste atteint sa forme la plus extérieure, la plus fétichisée. Nous avons ici de l’argent produisant de l’argent, une valeur se mettant en valeur elle-même, sans aucun processus de près qui serve de médiation aux deux extrêmes… Pour les économistes vulgaires qui essaient de présenter le capital comme source indépendante de la valeur et de la création de valeur, cette forme est évidemment une aubaine puisqu’elle rend méconnaissable l’origine du profit et octroie au résultat du procès capitaliste de production une existence indépendante. (Marx, Le Capital, III, 1863-1883, ES poche, p. 362-363)
Comme pour tout capital, il faut à tout fonds d’investissement exploiter la main-d’œuvre pour assurer la rentabilité de son « investissement » et assurer la revente des actifs avec un gain. Depuis le rachat, les travailleurs dénoncent une dégradation de leurs conditions de travail, notamment par la mise en place par l’encadrement de « plans d’amélioration des performances » (PIP en acronyme anglais). Ces plans sont des techniques de pressurisation des employés visant à les « évaluer » pour ensuite leur demander de faire davantage. À ces outils managériaux, s’ajoutent des outils numériques de contrôle de l’activité des télévendeurs dont l’objectif est, là aussi, de forcer le salarié à fournir plus d’efforts. Un outil similaire est prévu pour fliquer la production des équipes informatiques.
Les travailleurs de la plateforme réclament la fin de ces méthodes et également une revalorisation générale des salaires pour compenser l’inflation cumulée ces 4 dernières années (calculée à 15 % par les syndicats). Alors que Leboncoin ne dévoile plus son chiffre d’affaires depuis qu’Adevinta est sorti de la bourse d’Oslo, les syndicats l’estiment à 550 millions d’euros l’année dernière, avec une marge nette comprise entre 10 et 15 %.
Mais au-delà de cette détérioration globale des conditions de travail, c’est la volonté de l’entreprise de réduire le télétravail qui a mis le feu aux poudres. Les accords d’entreprise sur le télétravail permettaient à beaucoup de travailleurs de vivre loin de leur lieu d’emploi particulièrement lorsque celui-ci est situé dans une zone où l’immobilier est onéreux. La remise en cause drastique de ces conditions menace directement l’organisation de vie de ces travailleurs dont les prix et les temps de transport vont exploser.
De nombreux·ses collaborateur·rices ont rejoint Leboncoin sur ces conditions de télétravail, présentées lors du recrutement comme durables, témoignant de la maturité de l’entreprise, et compatible avec l’éloignement géographique. (UD CGT Paris, 16 mars 2026)
Des départs sont évidemment anticipés par la direction, cette stratégie de dégraissage est maintenant bien connue pour réduire les effectifs et intensifier la charge de travail des restants, les syndicats ont raison de dénoncer un « plan social déguisé ».
Là-dessus les promesses rassurantes de la direction valent ce que valaient celles sur la pérennisation du télétravail, c’est-à-dire rien.
Face à la situation, les travailleurs ont se sont prononcés en décembre dernier pour la grève. Après quelques mois de tergiversations, l’intersyndicale (CFDT, CGT, Solidaires) a appelé de l’entreprise à cesser le travail le 18 mars. Une première pour l’entreprise qui fêtera ses 20 ans à la fin du mois. Environ 10 % des effectifs ont répondu à l’appel sur les sites de Paris, Nantes, Mâcon, Reims et Montceau-les-Mines et une centaine de salariés parisiens ont même tenu un piquet de grève en plein cœur du quartier du Sentier.
Il est important que les exploités des nouveaux secteurs se syndiquent et renouent avec les traditions ouvrières pour défendre leurs intérêts. Malheureusement, ils trouveront eux aussi sur leur chemin les bureaucraties syndicales, divisées, mais toutes passées expertes dans l’art de de noyer la colère légitime dans les procédures institutionnelles (débats au CSE, appels à l’administration du travail, « droit d’alerte », saisie de tribunaux…).
Les élus du CSE ont saisi la justice. L’audience est programmée le 16 avril. En attendant, les salariés espèrent que leur mouvement de grève fera réagir la direction et permettra de réamorcer le dialogue. (CFDT, Syndicalisme hebdo, 20 mars 2026)
Dans le cas de Leboncoin, cela a permis notamment à la direction d’échapper à une grève durant la période de Noël et du début d’année, deux périodes critiques pour le capitalisme du secteur car favorables à l’achat et la revente de cadeaux.
3 avril 2026
